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Frère Clifford Cogger, capucin (1933-2019)

Mis à jour : 8 févr. 2019



« Missionnaires ensemble ». Ce titre que frère Clifford Cogger, décédé le 3 février 2019, avait donné à la revue du Centre Missionnaire Sainte-Thérèse, convient très bien à l’évocation de la vie et de la carrière d’un frère profondément engagé dans la mission de rassembler dans l’unité de l’espérance en Jésus Christ des femmes et des hommes de tous les continents.


Si Cliff est devenu missionnaire bien loin de chez lui, au Tchad, presque tout de suite après son ordination, c’est encore le même esprit et le même élan qui l’ont animé à son retour au pays dans une belle série d’engagements pastoraux diversifiés par leurs contextes mais très unifiés par l’enthousiasme qu’il y a déployé.


Directeur du Centre Missionnaire depuis près de 15 ans – et c’était son second mandat ! – il avait démissionné en octobre 2018, à 85 ans, à cause de problèmes de santé qu’il reconnaissait comme très gênants pour son travail, mais pas vraiment menaçants pour sa vie... Il n’était pas venu à l’infirmerie de La Réparation pour y prendre le lit : début décembre, il prêchait avec vigueur à toutes les messes du deuxième dimanche de l’Avent. Et il était encore au programme pour l’Épiphanie et trois autres dimanches jusqu’à la mi-avril. Il ne comptait d’ailleurs pas se limiter à la prédication ! Début janvier cependant, il ne pouvait plus marcher. Mais à celui qui devait le remplacer pour la prédication de l’Épiphanie, il avait assuré qu’il reprendrait la tâche si seulement il pouvait se remettre sur pied à temps...


Les dernières activités de prédication de fr. Cliff et la rédaction de « Missionnaires ensemble » dont il venait de terminer un numéro, illustrent à merveille la manière dont il a mis, sa vie durant, un formidable talent de communicateur au service de la mission d’évangéliser.


Cliff n’était ni un écrivain ni un orateur de facture classique. Il aimait rassembler, entraîner des gens qu’il regardait dans les yeux. Vous l’écoutez ou vous le lisez, vous savez que c’est à vous qu’il s’adresse, qu’il vous connaît, qu’il se souviendra de vous !


De vive voix ou par écrit, il affectionnait le langage direct. Jamais il ne vous perdait en longues explications. Il s’exprimait en phrases courtes, voire elliptiques. Il avait le sens de la formule, du slogan, même. Il prenait plaisir à ne pas aller toujours au bout de sa pensée, arrêtant l’énoncé sur des points de suspension de sorte que son interlocuteur – qu’il fût lecteur ou auditeur – ajoute lui-même la conclusion. Car le dialogue était inhérent à son discours.


C’est probablement le caractère « ensemble » du missionnaire qu’il était qui a développé en lui ce style littéraire. C’est un langage qui repose sur une approche de la vie elle-même et de la vie évangélique en particulier. La charge pastorale porte généralement sur un bon nombre de gens : toute une paroisse, la foule qui fréquente une église, les habitants de tous les villages d’un grand secteur de brousse africaine, etc. Si vous êtes en pays de mission, les différences culturelles s’ajoutent aux nombres pour créer la distance. Et c’est là le péril ! On peut être porté à « travailler sur les nombres ». Cliff a été l’un de ces pasteurs et de ces missionnaires, pas si nombreux, qui ont su préserver la dimension humaine de leurs tâches en se liant avec des personnes dont les qualités propres lui ouvraient des chemins de communion. En brousse tchadienne, dans les Forces Armées, dans une paroisse de grande ville ou un village de Gaspésie, Cliff se faisait des amis à qui il serait longtemps fidèle. Pour lui ces gens enrichissaient sa propre vie sans le couper des autres. Par eux, avec qui la communion était explicite, il pouvait entrer en communion avec le grand nombre. Parce que sa manière se coulait dans de vraies amitiés, le ton amical se généralisait et tout le monde se sentait inclus dans son affection.


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Les belles qualités humaines qui ont enrichi sa vie de frère, de missionnaire et de pasteur, Clifford Cogger les avait puisées dans sa famille. Cliff était l’aîné d’une fratrie de quatre garçons né du couple Dalton Cogger et Léda Labrie. Dalton Cogger et Léda Labrie étaient de Lévis où Cliff est né le 21 octobre 1933. La famille, cependant, a déménagé à Québec moins de deux ans plus tard et c’est là, dans le quartier Limoilou et à St-Jean-Baptiste que sont nés et ont grandi les autres fils. Le second fils, Raymond, est décédé à 23 ans. Les deux autres, Michel et Denis, survivent à leur aîné.


Cliff est toujours demeuré très attaché à sa famille dont il évoquait souvent les souvenirs avec ses confrères. Il en donnait l’image d’un milieu heureux et très ouvert. On y cultivait certainement la foi chrétienne mais on avait aussi beaucoup d’estime pour les autres aspects de la vie. La famille « élargie » formait un réseau dense et fonctionnel. Oncles, tantes, cousins et cousines peuplaient abondamment les récits de Cliff. Face à ces relations familiales comme en amitié, Cliff était remarquablement fidèle : à 85 ans et après 67 ans de vie religieuse, ses frères, des cousins et des cousines peuplaient toujours son réseau rapproché.


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Au printemps 1952, Cliff, qui a déjà fêté ses dix-huit ans aborde le moment d’une décision cruciale. Il a suivi, enfant, le parcours scolaire conventionnel dans les institutions paroissiales et, à la fin du primaire, effet, sans doute, du rayonnement des capucins de Limoilou, il est parti entreprendre le cours classique au Collège Séraphique d’Ottawa. Mais au cours des vacances suivant sa troisième année, il reçoit du directeur une lettre l’informant qu’il ne sera pas admis au Collège en septembre.



Cliff était un élève brillant, plein d’initiative, mordu de sports et très compétitif. Un conflit de personnalité pouvait arriver... Et il advint. La décision étant sans appel, c’est à l’Externat Classique Saint-Jean-Eudes établi à Québec dans le quartier Limoilou qu’il continuerait ses études.


Après trois ans, il termine maintenant la classe de Rhétorique et vient de participer à une « retraite de vocation ». Le renvoi du Collège Séraphique ne lui a pas fait renoncer à son attirance vers la voie franciscaine. Mais de nouvelles propositions lui sont venues... Les Pères Eudistes qui l’ont « recueilli » après son renvoi de chez les Capucins lui conseillent de faire chez eux ses deux années de philo et de considérer ensuite leur scolasticat.


Cliff, alors, écrit au fr. Marie-Antoine Painchaud qu’il connaît bien et qui est maître des novices des capucins à Cacouna. Il lui demande conseil et s’explique, en une phrase qui le dépeint très nettement : « Je préfère prendre mon temps pour prendre ma décision, afin que je n’aie pas à le regretter jamais. » À dix-huit ans, Cliff est déjà l’homme qu’il sera et il vit à une époque où les jeunes pouvaient, à dix-huit ans, prendre les décisions qui allaient déterminer le parcours de leur vie. Cliff décidera d’entrer au noviciat des Capucins en août 1952 et 67 ans plus tard, en février 2019, il ne le regrettait pas encore.


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C’est cette fermenté dans la résolution qui marquera le plus clairement la vie capucine du fr. Clifford Cogger. Son parcours est aussi méthodique que résolu. Il franchira toutes les étapes de la formation et voudra devenir un agent d’évangélisation. Pour vivre cela plus concrètement, il demandera, en décembre 1956, deux ans avant l’ordination, d’être affecté plus tard au ministère missionnaire en Inde, là où se trouvent, à cette époque, les missionnaires de sa province.



Sa lancée ne sera pas contrariée par la géographie : sitôt après son ordination, on le destine à la mission, mais à celle du Tchad, nouvellement entreprise. Autre lieu, même dynamique. Cliff fera partie du premier groupe de capucins québécois envoyés au Tchad, dans le diocèse de Moundou. Son arrivée en poste, cependant, sera différée car, avec le fr. Martin Grenier, il fera un stage de missiologie à la Grégorienne de Rome d’abord, puis à l’Institut Catholique de Lyon.


Cette approche réfléchie du ministère restera caractéristique des engagements de Cliff. Plusieurs années plus tard, de retour à Québec, il prendra le temps d’acquérir une maîtrise en théologie pastorale pour mieux répondre à de nouveaux appels.


Au Tchad, Cliff se dépensera dans plusieurs secteurs. Le premier sera celui de Guidari où il apprendra la langue ngambaye. Après un intérim chez les marbas, il sera affecté à Béré pour plusieurs années. Il s’initiera là à la langue nantchéré. Puis ce sera Moundou où il sera curé de la cathédrale, la direction de l’Enseignement catholique et, en surcharge, la paroisse Saint Pierre et saint Paul.



Partout, le même enthousiasme et la même rigueur avec, heureusement, de beaux moments de succès répartis sur seize ans.


De retour au pays, Il a été aumônier militaire de 1976 à 1984. Cette fonction l’a beaucoup fait voyager car les affectations l’ont fait passer par bien des provinces canadiennes, en plus de l’envoyer accompagner les militaires canadiens en Allemagne et à Chypre. Durant ces années, Cliff a apprécié plusieurs des divers aumôniers avec qui il a collaboré et s’est fraternellement employé à soutenir « le moral des troupes » en appuyant particulièrement la vie des couples que le monde militaire met à l’épreuve.


Approchant l’âge officiel de la retraite – hâtif, chez les militaires –, Cliff s’est mis à la disposition de sa communauté qui lui a confié la direction du Centre Missionnaire Sainte-Thérèse. Il fallait savoir allier là sens pastoral et soins de gestionnaire. Cliff a bien marqué sur les deux tableaux. Son talent de communicateur et son entregent naturel ont fait merveille.


En août 90, il est élu ministre provincial pour un mandat de trois ans. Dans ce service vraiment inhabituel pour un homme d’action comme lui, Cliff va se révéler, en toute discrétion – mais les archives provinciales ont tout enregistré... – plein de tendresse pour ceux de ses frères qui devaient traverser des moments difficiles. Il exhorte avec humilité, il encourage avec confiance et permet à plusieurs de reprendre pied après un passage hasardeux.


Il sera ensuite envoyé à Ristigouche (Listuguj) en Gaspésie avec la charge pastorale de la réserve micmaque et de la paroisse de Pointe-à-la-Croix. Et puis, on le rappellera à Montréal pour lui confier la direction du Sanctuaire de La Réparation. Pour faire face à une situation d’urgence, on le fera curé de la paroisse Saint-François-d’Assise d’Ottawa où il sera en même temps animateur de la fraternité qui rassemble les jeunes capucins en formation. Et puis, ce sera le retour au Centre Missionnaire Sainte-Thérèse jusqu’en octobre dernier.



Zèle et créativité dans la communication de la Parole, attention personnelle à tous ceux et celles qui se présentent, constance dans le service, assiduité à la prière et bonne humeur communicative dans les moments de détente ont marqué toute la vie professionnelle du fr. Clifford Cogger. Comme un long fleuve tranquille ? Ne soyons pas naïfs ; Cliff a vécu des moments de crise. Nul ne peut les éviter totalement ; la grandeur, justement, c’est de les traverser.


Pour Cliff, trois épisodes ont été très éprouvants. Quitter définitivement la vie missionnaire au Tchad pour entreprendre un service pastoral au pays a été un choix déchirant qui l’a tenaillé plus d’une année durant. La prière, la réflexion, le recours à des confrères de confiance l’ont aidé.


Ne pas être réélu comme ministre provincial après trois ans de service l’a profondément ébranlé. Ce rejet l’a humilié. Il s’est efforcé de faire contre mauvaise fortune bon cœur, de donner l’impression qu’il savait prendre les coups. Mais il s’est trouvé acculé à ses limites. Bien des saints du ciel ont dû venir l’aider à se redresser.


À Ristigouche, il a été formellement accusé d’abus sexuels sur des fillettes. Neuf mois d’enquête et de procès avant d’être innocenté sans la moindre ambiguïté. Au terme de cette période de misère durant laquelle plusieurs personnes se sont appliquées à le réconforter, sa mère lui a dit: « Cliff, je t’aurai porté deux fois... » L’enjeu n’était pas seulement de sauver sa réputation. Il fallait y arriver sans désir de vengeance, sans haine. Dieu l’a conduit jusque là.


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Aujourd’hui, dans la pleine lumière de la résurrection, le grand communicateur est sans voix devant la beauté en laquelle il avait cru sans en voir plus que des reflets. Sans voix ? Peut-être pas tout à fait... Car il y a des retrouvailles qu’il avait longtemps attendues, celles de ces gens à qui il a su si longtemps être fidèle, ses parents, ses amis qui l’ont devancé, Padre Pio, sainte Thérèse, Jean XXIII, Mgr Gaumain, et des personnages moins connus mais précieux, des amis et compagnons d’apostolat, Alphonse, catéchiste à Béré, Lazarre, à Delbian.


Bonne fête, Cliff ! Ne nous oublie pas nous non plus.


Frère Clifford sera exposé le vendredi 8 février à 15h à La Chapelle de La Réparation (3650 boul. de la Rousselière, Montréal) où un moment de prière suivra à 19h; puis le samedi matin à compter de 9h. Les funérailles auront lieu au même endroit le samedi 9 février à 11h. Sa dépouille sera ensuite amenée pour la crémation et ses cendres déposées au mausolée des Capucins à Montréal.

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